lundi 1 juin 2015

Le Soldat, Florent Pagny ou la réécriture artistique d'une lettre de Poilu

 



INTRODUCTION  GLOBALE : 

Le Soldat, in Vieillir avec toi de Florent Pagny , 2013.
Interprète : Florent Pagny ; musique de Calogero, paroles de Marie Bastide.

Les paroles de la chanson de Florent Pagny, Le Soldat, résonnent peut-être encore plus fort en cette première année du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Une chanson inspirée des lettres des Poilus envoyées à leurs épouses, mères, familles - des missives chargées d'espoir avant que l'Histoire ne vienne les contredire. L'artiste participe ainsi, à sa façon, au devoir de mémoire.
C'est à l’Ossuaire de Douaumont, en Lorraine, à Massiges, en Argonne marnaise et dans la Vallée de la Marne que l'artiste est allé se recueillir, sur les terres où le combat féroce et intense s'est déroulé il y a maintenant presque 100 ans.
Pour les besoins du clip de sa chanson, l'artiste a décidé de rendre hommage aux dizaines de milliers de soldats morts pendant la tristement célèbre bataille de Verdun en 1916 ; il est donc venu tourner des images à l'ossuaire de Fleury-devant-Douaumont, près de Verdun, où sont conservés pour l'éternité, dans la célèbre nécropole, les restes des innombrables soldats morts sur le champ de bataille… Tandis que l'artiste déambule au milieu de ces lieux chargés d'histoire, l'air fermé et sérieux, il nous invite à revivre le parcours d'un soldat, qui raconte dans ses lettres l'enfer de la première Guerre Mondiale à sa dulcinée. Livrant bataille dans les tranchées boueuses, entre deux charges, il écrit de longues lettres à une certaine Augustine, qu'il a bien évidemment hâte de retrouver. Un destin tragique pour une histoire néanmoins puissante : des années plus tard, Florent Pagny vient donc se recueillir sur la tombe de ce soldat, Valentin GRANDET, son ancêtre fictionnel sans doute, en compagnie d'un petit garçon, digne héritier de la mémoire familiale, le jeune Hugo Becker, (acteur originaire de Metz, connu pour avoir jouer le rôle de Louis Grimaldi dans la série Gossip Girl). Des passionnés qui appartiennent à l’association “Le Poilu de la Marne” ont également été conviés à jouer les figurants. Une expérience à la fois intéressante et émouvante pour ceux qui ont répondu présent.
Des images touchantes qui servent à merveille la balade composée par Calogero.


PAROLES  DE  LA  CHANSON : 

Le Soldat, in Vieillir avec toi de Florent Pagny , 2013.
Interprète : Florent Pagny ; musique de Calogero, paroles de Marie Bastide.

A l'heure où la nuit passe au milieu des tranchées
Ma très chère Augustine, je t'écris sans tarder
Le froid piqué me glace et j'ai peur de tomber
Je ne pense qu'à toi...

[Refrain] Mais je suis un soldat
Surtout ne t'en fais pas
Je serai bientôt là
Et tu seras fière de moi

A l'heure où la guerre chasse des garçons par milliers
Si loin de la maison, et la fleur au canon
Ces autres que l'on tue sont les mêmes que moi
Mais je ne pleure pas...

[Refrain] Car je suis un soldat
Surtout ne t'en fais pas
Je serai bientôt là
Et tu seras fière de moi

A l'heure où la mort passe dans le fleuve à mes pieds
De la boue qui s'en va, des godasses et des rats
Je revois tes yeux clairs j'essaie d'imaginer
L'hiver auprès de toi...

[Refrain] Mais je suis un soldat
Je ne sens plus mes bras
Tout tourne autour de moi
Mon Dieu sors-moi de là

Ma très chère Augustine, j'aimerais te confier
Nos plus beaux souvenirs, et nos enfants rêvés
Je crois pouvoir le dire nous nous sommes aimés
Je t'aime une dernière fois...
[Refrain] Je ne suis qu'un soldat
Non, je ne reviendrai pas
Je n'étais qu'un soldat
Prends soin de toi




Analyse HDA de l’œuvre « Le Soldat »: un texte, une musique, des images.

Introduction :
Chanson interprétée par Florent Pagny dans l'album Vieillir avec toi de 2013, sur une musique de Calogero et des paroles de la compagne de ce dernier, Marie Bastide. Le clip, réalisé par Géraldine Maillet pour Nolita Cinéma, est tourné à l’Ossuaire de Douaumont, en Lorraine, à Massiges, en Argonne marnaise et dans la Vallée de la Marne l'artiste est allé se recueillir, sur les terres où le combat féroce et intense s'est déroulé il y a maintenant presque 100 ans.
+ Les artistes ; biographies sélectives (dates / formation / genre / particularités, thèmes/ œuvres majeures)

I) Une œuvre, à la croisée des genres.
Une chanson :
- présence de refrains, à la fois :
* identiques, sur le plan musical + phrase récurrente « Je ne suis qu'un soldat »,
* différents, qui varient et qui progressent (connecteurs Mais / Car / Mais / plus rien ; opposition « je serai bientôt là » R1 / « je ne reviendrai pas » R2)
- des couplets, identifiés musicalement, renforcés par l'anaphore « A l'heure où... »
- une musique

Mais aussi une lettre :
- apostrophe du destinataire, en formule épistolaire + mention explicite « je t'écris » + adresses régulières au destinataire (fonction conitive)
- évocation du contexte de l'auteur (fonction référentielle) et, surtout, de sa situation, de ses sentiments et de leur évolution (fonction expressive)
- jeu des temps ; inscription de la lettre dans une « discussion », partage d'une situation, entre passé (« je revois tes yeux clairs » S.3 / « nos enfants rêvés » S.4) et futur (« je serai bientôt là » R1)

Mais aussi un poème :
- quatrains d'alexandrins, le dernier de chaque strophe étant inachevé, pour marquer la rupture ;
- rimes plates S.1 et refrains, croisées S3 ; pour S.2 & S.4, on reste dans l'assonance [e] ou [a]... sauf « canon » !!! , qui souligne l'omniprésence de la mort !

Des images, des histoires :
Le clip mêle une histoire « passée » (photogramme 1) et une histoire « actuelle » (photogramme 2). Tandis que l'artiste lui-même déambule au milieu d'un cimetière militaire chargé d'histoire, l'air fermé et sérieux, il nous invite à revivre le parcours d'un soldat, qui raconte dans ses lettres l'enfer de la première Guerre Mondiale à sa dulcinée. Livrant bataille dans les tranchées boueuses, entre deux charges, il écrit de longues lettres à une certaine Augustine, qu'il a bien évidemment hâte de retrouver. Un destin tragique pour une histoire néanmoins puissante : des années plus tard, Florent Pagny vient donc se recueillir sur la tombe de ce soldat, Valentin GRANDET, soldat du 14ème R.I, son ancêtre fictionnel sans doute, rejoint par un petit garçon (photogramme 2) , vêtu du même manteau noir, digne héritier de la mémoire familiale.

Une œuvre très travaillée, à la croisé des genres.

II) Un texte, une musique et des images d'amour :
Cette œuvre est d'abord une œuvre d’amour.
Dans le texte :
Le soldat déclare sa flamme à une certaine Augustine, à l’aide du présent : « je ne pense qu'à toi ». Tous deux ont un passé commun (« nos plus beaux souvenirs ») et ont fait des projets pour l’avenir (« nos enfants rêvés »). On note :
- S1: des manifestations variées de ce sentiment : empressement « sans tarder » / primauté & exclusivité (plus fort que le froid et la peur, « je ne pense qu'à toi ») et partage, réciprocité (« tu seras fière de moi »)
- champ lexical de l'amour ; associations de l'amour et du foyer (« maison »), de la chaleur (« hiver près de toi »), de la famille (« nos enfants rêvés ») : S2.
- Force de l'amour, inconditionnel, qui transcende le présent (« je revois », présent d'actualité) et se moque du temps, unissant passé («nous nous sommes aimés») & futur («je t'aime une dernière fois)
Au début de sa lettre, il tient à la rassurer et envisage d’abord avec optimisme un retour rapide de la guerre, d’où l’emploi du futur simple et de l’adverbe de temps :  « Je serai bientôt là ».

Dans les images du clip :
Les seules couleurs chaudes employées dans le clip concernent les moments où le soldat évoque la présence de sa bien-aimée.
Dans les photogrammes n°3&4, on voit le jeune homme, assis dans une tranchée recouverte de planches, donc abrité, et occupé à écrire une lettre. Il est éclairé par une lampe qui déverse une lumière jaune (une couleur chaude), symbolisant l'amour qu'il exprime à la jeune femme qui l'attend. Cette image correspond bien au texte de la chanson : « je t'écris sans tarder ». Le soldat est au centre de l'image, qui est coupée en deux par l'opposition entre deux couleurs dominantes : le jaune, couleur chaude, qui symbolise l'amour, la vie qui l'attend et qu'il est sûr de retrouver ( d'où l' emploi du présent dans les derniers vers des deux premières strophes et de l'adverbe de temps bientôt) ; et le bleu sombre, couleur froide qui évoque bien sûr la nuit ( «  A l'heure où la nuit tombe au milieu des tranchées »), mais aussi la mort qui le guette. Cette opposition des couleurs est reprise dans le texte par l'opposition entre les champs lexicaux de l'amour et de la mort.
Le plan suivant (photogramme n°5)nous montre en insert, contre-champ du P4, un passage de la lettre qu'il rédige.On y reconnaît des mots du texte de la chanson:«Chère Augustine/je pense à toi ».
Plus loin, la lettre réunit les amoureux par trois fois ; d'abord dans la tranchée, elle lui tend la main pour l'aider à se relever et à se donner du courage (photogramme 9)  ; puis auprès du feu où il sculpte un morceau de bois, nimbée de reflets incandescents (photogramme 12) ; enfin dans une sorte de « bulle », quand le soldat imagine son amoureuse près de lui ; ils ne se parlent pas, mais l'échange des regards est intense et la caméra tourne autour d'eux, reproduisant le tourbillon de la valse et le tourbillon de la vie (photogramme 16 à 19). On remarque la beauté diaphane d'Augustine, fantomatique mais souriant angéliquement.


Dans la musique et le chant :
L'amour se retrouve dans le 3 temps choisi par le compositeur Calogéro. Actuellement, on n’entend pratiquement plus que du 4 temps ; le 3 temps est donc une référence au style ancien des chansons qui utilisaient bien plus de mesures différentes (2/4, 2/4, 4/4, 6/8 …) ; et quand la lettre enferme les amoureux « comme dans une bulle », on les voit comme s’ils dansaient une valse ensemble.
La mélodie chantée est souvent en croches régulières que Florent Pagny « chaloupe » un peu,  avec un accent sur la dernière syllabe des vers. Pour l’interprétation, Florent Pagny utilise une prononciation pleine de compassion : sur la note la plus haute de la mélodie, les mots finaux ressortent ( « je ne pense qu’à  toi » ... « je ne pleure pas » ...) pour souligner l'émotion et l'intensité de l'amour. Il a trouvé le juste ton.
L’instrumentation nous donne à entendre un piano dont la main gauche détaille bien le 3 temps (un fort, deux faibles). Très vite, des cordes se font entendre : vraies ou synthétiques, difficile à dire. Sur « nos enfants rêvés » ou  « nous nous sommes aimés », on entend encore des sons de style orchestre à cordes (coups d’archets plus secs) ou chœur, très enveloppants. Mais le tout (piano + cordes) se veut romantique.


Cette œuvre est donc bien lyrique, dans les mots, dans les images et dans la musique, puisqu’elle évoque les sentiments amoureux du narrateur-soldat.

III) Un texte et une chanson de guerre et de mort.
Outre ses sentiments amoureux, le jeune soldat exprime aussi ses interrogations sur la guerre et surtout sa peur et son désespoir.
Dans le texte :
Le texte de la chanson insiste avant tout sur la peur croissante du soldat, peu à peu convaincu qu'il ne rentrera jamais du front. Les difficultés sont soulignées dès le premier couplet par les sonorités rudes du troisième vers : «  Le froid pique et me glace » », et par la métaphore de la mort « j’ai peur de tomber », à visée d'euphémisme (= atténuation), pour réfuter cette possibilité, ne pas la nommer pour ne pas la rendre concrète

Évolution, dans les strophes, du champ lexical : champ lexical de la guerre, S.1 : tranchées - froid – peur de tomber / puis S.2 : « canon » [dont la rime surprend, cf plus haut], et « ces autres que l'on tue » ; cette fois, le champ lexical est celui de la mort / S.3 : mort [personnification ou métonymie dans ce qui n'est pas ici une métaphore!!!] - boue – godasse (familier, pour dire le mépris et la misère] – rat /S.4 :conditionnel « j'aimerais »[irréel du passé]. La mort, liée à la guerre, est inéluctable.
Ce qui est aussi souligné par les variations dans le refrain 3 : « je ne sens plus mes bras » ; euphémisme ? Non ; c'est la réalité ; le narrateur meurt.
Rq : intérêt de la lettre fictive ; l'émetteur peut «mourir» et son « fantôme» continue d'écrire.

Progression des sentiments :
Au fur et à mesure que l’on avance dans le texte, on sent s’accroître la peur du soldat qui acquiert peu à peu la certitude qu’il ne reviendra pas de la guerre et qu’il va mourir. Cette progression est soulignée par l'allitération «  A l’heure où.. » qui introduit la gradation «  nuit (S.1), guerre (S.2), mort (S.3)».
+ Accentuation du désespoir :
- connecteur d'opposition «Mais » entre S.1 & R.1, qui oppose l'amour de S.1 et la guerre dans un vers qui devient un alexandrin complet : « Je ne pense qu'à toi... Mais je suis un soldat » ; l'amour est donc insuffisant.
- sorte de confusion entre femme aimée & mère protectrice : « tu seras fière de moi »,formule enfantine.
- le futur des deux premières strophes disparaît de son discours. Le soldat ne parvient plus à se projeter dans l’avenir comme l’atteste l’emploi du verbe dans la troisième strophe « j'essaie d'imaginer ». Il perd pied, au sens figuré comme au sens propre : « Tout tourne autour de moi ».
- dans un cri de désespoir, il se tourne vers...Dieu, dans une ultime prière ( R.3), seul possibilité restante, supérieur à l'humain.
- évocation explicite de la mort dans la strophe 4 ; son amour pour Augustine appartient désormais au passé  : il emploie pour l’évoquer le terme « souvenirs » et le verbe aimer au passé composé (« nous nous sommes aimés »), qu'il répète au présent avec l'adjectif ultime ( « je t'aime une dernière fois »).
- la clôture de sa lettre sonne de manière définitive avec la formule « une dernière fois » et, surtout, le vers « Non, je ne reviendrai pas ». C’est le seul verbe des deux dernières strophes conjugué au futur simple mais il est employé dans une phrase négative, renforcée par l'adverbe tonique de négation.
- La variation du refrain 4, avec l’emploi de l'imparfait (temps du passé) dans l’avant-dernier vers : «  Je n’étais qu’un soldat » , suggère la mort du personnage.
- l'expression« prends soin de toi »... sans intervention de la première personne. 
La lettre devient alors une lettre d'adieu.


Dans les images :
De même que le texte de la chanson, les images évoquent la guerre.
Certains plans montrent le champ de bataille ( plan inaugural des barbelés, photogramme 1 ; puis généralement des plans d’ ensemble comme le photogramme 7), d’autres plus particulièrement les tranchées (photogramme 4). Ainsi, on voit trois soldats autour d’un brasero pour évoquer le froid ou un gros plan sur des pieds pour montrer la pluie et la boue. On voit aussi à plusieurs reprises des combats et des explosions.
Les couleurs sont sombres ; la brume omniprésente empêche toute vision en profondeur : il n’y a pas d’horizon, de même qu’il n’y a pas d’avenir pour le soldat.
Le clip montre surtout le visage résigné du jeune homme, qui reste souvent statique, et même immobile comme assommé, sous le choc. Le photogramme 8 le montre avec des camarades autour d'une table. L'expression des visages, les gestes, les attitudes montrent la même lassitude extrême. On comprend alors que les sentiments exprimés par le narrateur de la chanson sont ressentis par ses camarades au front : le jeune homme devient ainsi le porte-parole des soldats.
Ces hommes, que l'on a envoyés se faire tuer à la guerre, ont été emportés par la tourmente. C'est ce que retransmet l'extrait au cours duquel le personnage, immobile sur le champ de bataille, imagine Augustine en face de lui. Au moment de mourir, il semble encore voir sa bien-aimée en rêve. D'abord valse d'amour (photogrammes 16 à 19), la caméra tourne, finissant par montrer le soldat seul (photogramme 20), entraîné inexorablement vers la mort (décor disparu, sang sur le visage, regard fixé dans le vide ; photogramme 21).
Le clip montre d'ailleurs à ce moment-là le gros plan du visage d'un mort puis enchaîne sur l'image du photogramme 22 qui montre le personnage principal assis, hagard, alors que la bataille se déchaîne autour de lui. Déjà mort ou désespéré, ayant conscience qu'il n'en réchappera pas ?
Cette histoire très sombre a cependant subi une petite modification dans le clip ; alors que le texte de la chanson n'évoque que des projets d'avenir et « des enfants rêvés », le gros plan sur la lettre (photogramme 5) nous permettait de lire le texte qui mentionne l'existence d'un enfant, Paul, existence renforcée par l'image du ventre arrondi d'Augustine (photogramme 13) qui fait suite à l'insert sur la sculpture par le narrateur d'un objet en bois (photogramme 11). Or l'histoire de ce soldat de la première guerre mondiale est insérée dans un récit-cadre ; de nos jours, un enfant et un adulte se retrouvent dans un cimetière militaire par une journée grise d'automne et se rejoignent sur la tombe d'un certain Valentin Grandet, mort en 1916 ; le photogramme 14 insiste sur un moment de regard prolongé entre l'adulte et l'enfant : il y a une transmission ; puis la caméra glisse vers la main de l'enfant qui tient ce qu'on identifie maintenant à une poupée (photogramme 15). On comprend alors que cet enfant est un descendant du narrateur et qu'on lui a transmis cet objet en héritage.
Les multiples plans sur le cimetière militaire, sur l'ossuaire et notamment les plaques commémoratives portant le nom des soldats morts pour la France prennent alors tout leur sens. Cette chanson et ce clip sont promus en 2013, juste avant l'année du centenaire de la Grande Guerre. Il s'agit de transmettre le souvenir de ces hommes, de participer au devoir de mémoire et à la reconnaissance collective du sacrifice de ces hommes.


Dans la musique :
Le début démarre avant le chant sur un son menaçant de vent glacial, auquel s'ajoute le crépitement d'un feu et le claquement d'un drapeau, symbole de la patrie. Puis, au fur et à mesure, des bruits de la guerre se superposent à la musique : bruits des flaques quand un soldat marche dans la boue, explosions, tirs, glas des cloches ou, sur le mot « canon », on entend tonner un canon.
On pourrait penser que les paroles, très sombres, contrastent avec la musique enlevée, plutôt gaie : une valse. Cependant, le tourbillon de la valse, s'il peut évoquer le tourbillon de la vie, peut aussi évoquer celui de la mort ; le narrateur va être emporté, il va perdre pied, ne contrôle plus rien et va finir par être balayé…
De plus, la tonalité choisie est mineure : elle communique la tristesse. A la fin de chaque strophe, une courte polyphonie avec mélodie descendante donne encore plus de tristesse encore. Dans le refrain, on note aussi le petit sursaut vers l’aigu : « je serai bientôt là » qui se meurt.  Les notes longues sont toujours par deux, séparées d’un demi-ton (comme chez Chostakovitch !).
Au moment du texte et du clip où le soldat se meurt, dans le dernier refrain (après photogramme 13), on remarque aussi le « vide musical » ; la musique devient inaudible, phénomène annoncé par une note répétée, qui devient glas d'une cloche dans le cimetière (photogramme 14), puis dominée par les tirs et les explosions de la guerre. Elle reprend doucement dans la valse d'amour et de mort ; on ne la réentend dominante que juste au moment où Florent Pagny chante : « Je ne reviendrai pas » et la voix, elle, redevient puissante sur le vers : « Je n'étais qu'un soldat » qui évoque clairement la mort du personnage.
Dans la chanson seule, sans clip, l’adverbe de négation « NON » est mis en valeur par la musique, souligné par la bande son où l’on entend retentir le glas et un roulement de tambour qui évoquent les honneurs militaires rendus aux soldats tombés pour leur patrie.
On comprend donc qu’il est mort à l’audition seule, alors que la vidéo le montre encore en tournant la caméra autour de lui comme une valse avec la mort.


Cette œuvre est donc aussi bien tragique, dans les mots, dans les images et dans la musique, puisqu’elle évoque la guerre et la mort du narrateur-soldat.

Conclusion :
Florent Pagny nous convie dans sa chanson à un devoir de mémoire, cherchant à nous toucher par une force émotionnelle des mots de Marie Bastide, émotion renforcée par la musique et les images touchantes du clip de Géraldine Maillet, qui servent à merveille la balade de Calogéro. Les paroles, inspirées des lettres des Poilus envoyées à leurs épouses, mères, familles des missives chargées d'espoir avant que l'Histoire ne vienne les contredire résonnent encore plus fort en cette première année du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Le clip, qui accompagne la chanson, reprend parfaitement l’esprit du texte, et la légère modification qu'il apporte dramatise encore davantage les faits et les réinterprète pour en accentuer la dimension universelle et l'importance de la transmission du souvenir qui doit rester vivant.
Fabienne Ottenwelter (analyse du texte), Bénédicte Barbier (analyse de la musique et de l'interprétation),

et inspiration de Mme Massip (pour l'analyse du clip).

L'autenthique lettre de poilu, Marin Guillaumont

LA  LETTRE (montage d'extraits) 


D'origine auvergnate Marin Guillaumont était instituteur avant La guerre. IL y fut blessé et gazé et mourut huit ans après la guerre en 1926. Sa femme Marguerite venait de donner naissance à leur fille Lucie Lorsqu'il lui écrivit cette lettre.

14 décembre 1914, 8 heures du soir
Ma bien chérie
J'ai reçu ton télégramme. Que je suis content et inquiet! Comment vas-tu, chérie, comment va notre fillette? As-tu bien souffert ? As-tu pu avoir un médecin? Avais-tu trouvé une nourrice? Le télégramme est bien bref...Que j'attends des détails... Je crains tant de choses.
L'état d'esprit dans lequel tu vis depuis quatre mois et demi a pu avoir une influence malheureuse. Le souci peut lui nuire. Reste courageuse, ma chérie. Pense à notre fillette. [...] Dis-moi tout.
J'espère la voir. Je veux la voir. Que je regrette qu'elle ne soit pas née un an plus tôt! Fais-moi envoyer beaucoup de papier à lettres pour que je puisse t'écrire longuement. Toutes les fois que la chose sera possible, embrasse-la pour moi. [...]
Dis-moi que notre enfant vivra, il me tarde de savoir. C'est si frêle, ces pauvres petits. Il faut si peu. J'espère. De quelle couleur sont ses yeux ? Comment sont ses menottes ? Sera-t-elle jolie? Que je voudrais qu'elle te ressemble. Hélas, je ne pourrai pas la voir toute petite. Je l'aime, vois-tu, je l'aime autant que je t'aime. Dis-moi, fais-moi dire beaucoup de choses d'elle. [...]. Dès que tu pourras m'écrire,tu le feras longuement. Où serai-je alors? Quelque part sur le front; il y a loin de la Suisse à la mer du Nord. Chacun n'est qu'un atome. [...]
Garde mes lettres, si je ne revenais pas, elle pourra les lire plus tard, elle saura que son papa l'a bien aimée. Fais que notre enfant soit digne de toi et de ses grands parents: elle n'aura pas à rougir de son nom, dis-lui bien que si j'ai pu tirer dans ces affreux moments c'était par nécessité mais que je n'ai jamais sacrifié une vie inutilement, que je réprouve ces meurtres collectifs, que je les considère comme pires que des assassinats, que je n'ai haï que ceux qui les ont voulus.
Enseigne-lui à être bonne et simple. Au fur et à mesure qu'elle grandira et pourra te comprendre, instruis-la en tout, ne crains pas de lui parler des laideurs de la vie, qu'elle ne soit pas désarmée et qu'elle ne fasse souffrir personne. Ne tolère jamais chez elle la médisance. Je voudrais qu'elle puisse faire de la musique et des langues étrangères, sans cela on n'est que des êtres incomplets. Mais pourquoi te dire tout cela, tu le sais aussi bien que moi et puis nous serons bien là tous les deux. [...] Il me semble déjà la suivre dans la vie.
Mais lorsque cette lettre t'arrivera, que sera-t-elle? Si tu étais à Paris je me ferais porter pour la voir. S'il était possible d'en avoir une photo... Que je voudrais la voir toute, toute petite! Si tout va bien, tu dois être bienheureuse: donne-toi tout entière à elle; c'est à elle que tu te dois désormais, si je te manquais, tu n'aurais plus qu'elle pour adoucir ta vie: une mère et sa fille lorsqu'elles s'aiment ne doivent et ne peuvent jamais être malheureuses.
Marin Guillaumont

L'ANALYSE: 

Analyse HDA : Lettre Marin Guillaumont.

Introduction
Un extrait d'une lettre authentique d'un Poilu, Marin Guillaumont, instituteur avant la guerre, qui écrit à sa femme Marguerite qui vient de donner naissance à leur fille Lucie.

I. Une évocation de la guerre.
des conditions dures (cf pas de papier à lettre)
la séparation des proches, la distance (cf « embrasse-la pour moi » l.11)
une obligation (« que je regrette » l.9)
un front énorme, mobile ( question « Où serai-je alors ? » l. 16, « loin de la Suisse à la mer du Nord »l.16-17) ; une guerre importante, mondiale
présence de la mort (« si je ne revenais pas » l.18 ; « tirer » l.20, « affreux moments »l.20) ; une guerre cruelle
une guerre injuste, inutile (« meurtres collectifs »l.21, « je n'ai haï que ceux qui les ont voulus » l.22)
métaphore de l'  « atome » (petit mais indispensable à la matière) ; usage paradoxal du mot « désarmée », au sens figuré pour sa fille, au sens propre qu'il souhaite pour lui-même.
La guerre est présente ; il en parle. Mais ce n'est pas le plus important dans cette lettre !!! Guerre, mort < < < Naissance, vie

II. Une lettre d'amour à sa femme.
Présentation & récepteur en apostrophe ; lettre intime ( !!! manque la fin ; il y a une formule de congé intime : « À toi, ma chérie, tout ce qu'un mari peut désirer de meilleur pour sa petite femme. »)
Champ lexical de l'amour : « ma bien chérie » (l.2) / « ma chérie » (l.7) / « je t'aime » (l.15) /
Phrases interrogatives ← inquiétude (santé au début + fin « si tout va bien » (l.30-31) + caractère répétitif & désorganisé ; revient plusieurs fois.
Implicite de la situation, connue et partagée : points de suspension, + pas de papier à lettres, incertitude du lieu, possibilité d'une fin funeste... Évoquée, mais plus en sous-entendu. Ce n'est pas une lettre de révolte.
Jeu des temps, entre passé (depuis 4 mois 1/2), présent d'écriture et demandes au futur + impératifs

Transition : deux « destinataires » imbriqués ; « embrasse-la pour moi »(l.11) ; rôle de transition de la mère à la fille, retourné à la fin : « Si je te manquais, tu n'aurais plus qu'elle pour adoucir ta vie » (l.32)

III. Une lettre d'amour pour sa fille.
Euphémisme 2ème paragraphe ; moyen d'atténuer une possibilité réelle mais refusée
+ anaphore « Dis-moi », qui traduit à la fois la simplicité de l'expression de l'émetteur et le désir débordant d'avoir des informations.
Expression de fierté : évocation de ses yeux et de ses menottes / « Que je voudrais qu'elle te ressemble », paragraphe 4 + « tu dois être bienheureuse » & « ne peuvent jamais être malheureuses » + lettre complète : « Je l'ai dit à Ferry, je l'ai dit au lieutenant. Joffre passerait je crois que je l'arrêterais pour le lui dire mais il est loin quelque part vers le front, plus près des Boches que nous en ce moment. »
Mais aussi de regrets, multiples et récurrents : « Que je regrette... »(l.9), « Hélas » (l.14), « Que je voudrais... » (l.30). Regret de ne pas avoir été / être là, de ne pas la voir petite, de ne peut-être jamais la voir, de ne peut-être pas être là quand elle sera grande... L'incertitude de la situation pèse.
Dimension testamentaire des paragraphes 5 & 6 ; emploi de l'impératif du conseil, champ lexical de l'éducation (avec dimensions ambitieuses, musique et langues étrangères) et de la droiture morale.

Conclusion :
Un extrait d'une lettre à la fois « simple » dans l'expression et poignante dans l'émotion et les sentiments, qui oscille entre deux destinataires. Une partie de cette lettre résonne tragiquement prémonitoire puisque blessé et gazé, il meurt en 1926 ; il aura donc connu Lucie mais ne la verra pas grandir.



Das Wunder von Bern



Das Wunder von Bern – Le Miracle de Berne

Das Wunder von Bern ist ein Film aus dem Jahr 2003 vom Regisseur Sönke Wortmann.
Der Film spielt in Essen, im Jahre 1954.
Der Film thematisiert die Fußballweltmeisterschaft 1954 auf der Basis einer deutschen Familiengeschichte. Es gibt also verschiedene Handlungsstränge, die schließlich zusammengeführt werden. Zentral dabei ist immer die Perspektive eines 11-jährigen Jungen, Matthias Lubanski.
Der Film wurde mit verschiedenen Preisen ausgezeichnet. 


I. Le film : données générales

1.1. Résumé
Le film raconte le retour difficile d'un prisonnier de guerre allemand en Russie, Richard Lubanski, de retour en 1954 dans sa famille en Rhénanie, qu'il n'a pas vue depuis 11 ans ; il n’a jamais vu son fils cadet Matthias. Ce dernier, qui est aussi le héros de l'histoire, fait preuve d'une grande admiration pour la star de football locale, Helmut Rahn, et il lui est totalement dévoué. Richard ne reconnaît pas la famille qu'il a laissée avant de partir au front. Son fils aîné, Bruno, a adhéré au KPD (le parti communiste allemand), sa fille Ingrid flirte avec les soldats américains présents dans la ville; et sa femme Christa gère son café tant bien que mal.
Le film, raconté du point de vue de l’enfant, retrace en parallèle le parcours miraculeux de l'équipe d'Allemagne de football lors de la Coupe du monde de 1954. L'équipe allemande gagne la finale contre l'équipe de Hongrie de football au Stade du Wankdorf de Berne.
Avec plus de 3,7 millions de spectateurs, ce film est l’un des plus grands succès du cinéma allemand.

1.2. Des histoires parallèles, un dénouement
Le film est constitué de plusieurs histoires parallèles : Le parcours miraculeux de l’équipe de football allemande, le difficile retour de Richard Lubanski auprès des siens et l’histoire du jeune couple bourgeois Ackermann. Toutes ces histoires parallèles sont finalement réunies lors de la finale de la coupe du monde.

1.3. La famille Lubanski

Matthias Lubanski : Jeune garçon âgé de 11 ans, assez timide, il est ami avec le joueur de football Helmut Rahn, qu’il admire beaucoup. Le fait que Helmut le considère comme sa petite mascotte le rend extrêmement fier ! Matthias aime énormément le football, y joue régulièrement avec ses amis d’Essen et suit tous les matchs. Il participe aux revenus de la famille en vendant des cigarettes dans le petit bistro que tient sa mère.

Richard Lubanski : Le père détenu prisonnier pendant 12 années dans un camp soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Il en revient traumatisé, choqué, anéanti. A son retour à la gare il ne reconnaît pas son épouse (qu’il confond avec sa fille Ingrid) : le temps pour lui s’est arrêté. Il n’a jamais rencontré son jeune fils Matthias qu’il traite avec beaucoup de distance, de froideur et d’agressivité. Richard rencontre d’énormes difficultés d’intégration. Les nouvelles conditions de vie ainsi que le nouveau cadre familial et social sont en effet difficiles à gérer, à comprendre, à accepter. Son passé est lourd et reste un sujet tabou durant les premiers jours de son retour. Il est réservé, peu confiant, replié sur lui–même et ses souvenirs. Finalement, on peut affirmer que le réalisateur allemand représente Richard, un soldat allemand de la Seconde Guerre mondiale, sous les traits d’une victime.

Christa Lubanski : La mère qui s’est occupée seule de ses trois enfants durant l’absence de son mari. Elle a su faire preuve de beaucoup de patience et s’est montrée responsable et attentive envers sa famille. Au retour de son époux Richard, son vœu le plus cher est de reconstruire une vraie famille, restée décousue depuis trop longtemps.

Bruno Lubanski : Le fils aîné de la famille, musicien dans le bistro que tient Christa, est un communiste convaincu. Les relations difficiles et conflictuelles avec son père le poussent à quitter la ville pour Berlin - Est.

Ingrid Lubanski : La seule et unique fille travaille également aux côtés de sa mère afin de participer aux revenus de la famille. Jeune fille coquette et pleine de vie, elle aime beaucoup danser et s’amuser.


II. Les scènes clés du film

La relation entre Richard Lubanski et son fils Matthias est au centre du film…

2.1.    L’arrivée à la gare / le retour
Scène lors de laquelle Richard retrouve sa famille sur le quai de la gare après 12 années d’absence. Il ne connaît pas son plus jeune fils Matthias, qu’il traite avec distance, froideur, mépris, agressivité. Il ne reconnaît pas son épouse, qu’il confond avec sa fille Ingrid.

2.2.    L’observation durant le jeu
Richard observe son fils Matthias et sa technique de jeu au football. Il tente de lui donner quelques conseils pour s’améliorer, trouver sa voie et sa place sur le terrain. Cette scène reflète à quel point le personnage manque « d’humanité » et a perdu le sens du contact et des relations humaines. Son regard semble vide, son attitude et sa façon de s’exprimer ne sont que peu teintées d’enthousiasme. Il n’est pas convainquant… Richard semble avoir des choses à partager, mais le contact, la relation, l’échange restent des choses difficiles pour lui, ce qui reflète l’état intérieur du personnage : il est fragile, brisé, traumatisé.

2.3.    La gifle
Richard se rend dans le bistro familial, où il achète une cigarette à Matthias. Celle–ci n’aura pas le temps de se consumer que Richard demande à Matthias de le suivre à l’extérieur du bistro. Il dit l’avoir aperçu à l’Eglise, allumant un cierge et souhaitait savoir pour qui Matthias a bien pu exécuter un tel geste. Quand son fils lui apprend qu’il s’agissait d’une pensée pour Helmut Rahn et l’équipe nationale de football qui avait perdu le précédent match, Richard le gifle, l’accusant d’avoir blasphémé les valeurs de l’Eglise et l’oblige à rentrer à la maison afin de penser et méditer son erreur…
Cette scène n’est pas sans rappeler celle où Bruno prend la défense de son jeune frère, se retrouvant à son tour, pris dans une dispute avec son père. Il a beau le menacer de ne pas lever la main sur lui, cela n’arrête pas Richard qui s’empresse de gifler son fils aîné. Bruno lui fait bon nombre de reproches quant à son attitude et sa façon d’être avec sa famille. Le vocabulaire s’apparente fortement au champ lexical de la guerre (la discipline, l’ordre, etc …)

2.4.    Interdit / privé de sortie
Matthias, perdu mais aussi excédé par la relation conflictuelle avec son père, décide de fuguer et quitte la maison en pleine nuit. Il se dirige à pied, avec pour seule charge sa petite valise, vers la gare. Il souhaite rejoindre la ville de Berne où se déroule la finale de la coupe du monde de football. N’ayant aucun départ possible, il s’endort sur un banc. Son père le retrouve et le ramène au domicile. Un nouveau conflit éclate entre un père autoritaire et agressif, et un fils privé de sortie, victime de l’incompréhension totale de son père. Richard n’attache aucune importance aux croyances et espoirs de Matthias. Il semble avoir la foi (peut–être car celle–ci est la dernière chose qui lui restait de son temps de prisonnier au camp …)

2.5.    Le repas de fête
A l’occasion de l’anniversaire de Christa, Richard décide de régaler sa famille autour d’un repas festif et copieux. Il semble décidé à briser la glace avec ses enfants en leur offrant à chacun un petit cadeau. Celui de Matthias est un ballon, que le jeune garçon accepte avec un sourire réconciliant envers son père. Pris d’émotion et d’enthousiasme, Matthias se précipite vers l’extérieur où il découvre que ses deux lapins ont été tués et cuisinés pour l’occasion. A la vue de ce qui reste de ses compagnons dans la benne à ordures, Matthias a l’estomac retourné : il s’en va en courant et en pleurant. Le geste du père et sa tentative de rapprochement avec sa famille semble être un échec.

2.6.    Le témoignage du camp
Un soir, alors que la famille s’affaire autour des préparatifs du dîner et autres tâches ménagères, Richard raconte à Matthias les conditions de vie du camp dans lequel il était prisonnier ; le témoignage est poignant et attire l’attention de l’ensemble de la famille qui prête l’oreille en silence : au réveil, chaque prisonnier vérifiait que son compagnon vivait encore car bon nombre d’entre eux mourraient de faim / les denrées alimentaires étaient très rares / Richard n’avait plus aucun espoir de revoir sa famille un jour / il ne pensait qu’à manger / il était très maigre / certains prisonniers espéraient pouvoir rentrer chez eux en se rendant malade (en buvant de l’eau salée) mais en mourraient … Richard s’ouvre, on peut déceler une nouvelle facette du personnage : il apparaît plus humain, plus vrai. La sincérité et les détails de son témoignage montrent à quel point le passé est lourd à porter, traumatisant, bloquant. Il est difficile de « crever l’abcès », mais c’est une étape nécessaire à la guérison, pour espérer aller mieux, pour pouvoir avancer, évoluer dans la vie, accepter les choses telles qu’elles ont été (et comme un épisode faisant partie du passé) et en faire le deuil.

2.7.    Le trajet vers Bern
Richard réveille son fils au milieu de la nuit, lui annonçant avoir trouvé une voiture et vouloir l’emmener à la finale de la coupe du monde de football. Père et fils se mettent en route pour Berne. Durant le trajet, les deux personnages échangent beaucoup et leur relation semble se détendre ; on peut même sentir une forme de rapprochement entre les deux. Richard s’ouvre peu à peu, présente même des excuses au jeune garçon pour avoir tué ses lapins ; son visage s’illumine d’un sourire qui redonne au personnage sa dimension humaine, qui lui donne un air sympathique.

2.8.    Dans le train des grands gagnants
Richard retrouve au sol une carte de presse que le journaliste Paul Ackermann avait jetée sur le quai. Grâce à cette carte, Richard peut accéder au train qui transporte les grands gagnants de la coupe du monde de football de 1954 : l’Allemagne. Matthias entre dans le wagon et se dirige tout droit vers Helmut Rahn : il lui tend deux bières bien fraîches pour l’accueillir et le féliciter. Richard et Matthias attendent les joueurs, isolés tous deux dans un wagon. A ce moment là, Matthias en profite pour lui donner la lettre que Bruno avait laissée à l’attention de son père avant son départ pour Berlin – Est (il avait fait promettre à Matthias de ne lui donner la lettre qu’une semaine après son départ). Après avoir lu cette lettre, Richard fond en larmes. Il se rend maintenant bien compte du tord que son absence trop longue, mais aussi son retour difficile et conflictuel ont causé à sa famille. Bruno est resté trop longtemps sans repère paternel, il a trop longtemps cherché à remplacer un modèle absent dans sa vie et finit par quitter un endroit où il n’avait aucune attache, trop étroit pour lui.

PARTICULARITÉ : Montage parallèle pour le jour de la finale !
Le grand jour de la finale est raconté de manière très particulière : il s’agit d’un montage  parallèle de plusieurs scènes. Le va-et-vient entre les différentes scènes est constant…
-      Les spectateurs dans le bistro (qui ne croient pas à la victoire de l’Allemagne, mais qui sont pris dans le jeu avec beaucoup d’attention. Quelque part, l’espoir d’une victoire à cet événement sportif serait la possibilité d’un nouveau départ, d’un renouveau dans l’esprit des gens). 
-      Les spectateurs dans le stade (qui n’encouragent pas les joueurs. Par ailleurs personne ne chante au moment où est jouée l’hymne nationale. Le sentiment d’appartenance à la nation n’est pas de mise. Ils sont là, présents, regardent le match et ne finissent par encourager l’équipe que lorsque la femme du journaliste s’écrie « Deutschland vor ! »).
-      Les joueurs sur le terrain (qui accumulent les erreurs, ne parviennent que difficilement à marquer un but et qui finissent, sous les encouragements du public, à retrouver assez de force, de courage et de dynamisme pour affronter la deuxième mi-temps et à gagner la coupe).
-  L’entrée de Matthias dans le stade (moment où le ballon roule jusqu’à ses pieds, il ramasse la balle et la lance à Helmut Rahn. Le contact visuel entre les deux amis est très fort, comme si le joueur avait compris ce qu’il représente aux yeux du jeune garçon. Cela rappelle, à plus grande échelle, ce que l’équipe nationale de football représente pour la société et les citoyens de l’Allemagne).
-      Le père et son jeune fils en route pour Bern (le rapprochement des deux personnages est décisif lors du trajet. Ils discutent, se confient, échangent, s’ouvrent l’un à l’autre, une vraie relation père - fils est en train de naître).

III. Le football et l’équipe du « Miracle »

3.1. La coupe du monde de 1954

Cette cinquième coupe du monde de football se tient en Suisse, du 16 juin au 4 juillet 1954. Seize pays y participent ; l’équipe de Hongrie est alors considérée comme la grande favorite du tournoi, car elle est invaincue depuis plusieurs années. En 1954, très peu d’Allemands possèdent la télévision et c’est à la radio qu’ils suivent ce match. On voit dans le film que les habitants du coron de Essen se regroupent dans le bistrot de Christa.
- Au premier tour, la RFA gagne contre la Turquie. Elle perd ensuite contre la Hongrie, mais gagne à nouveau contre la Turquie lors du match de barrage.
- En quarts de finale, la Mannschaft gagne contre la Yougoslavie, en demi-finale l’Allemagne gagne contre l’Autriche.
- La finale oppose donc la Mannschaft à l’équipe hongroise, le 4 juillet 1954 en Suisse, au stade de Wankdorf à Berne. La Hongrie inscrit d’entrée de jeu deux buts, mais les Allemands égalisent très vite : Morlock marque le 1er but, Hahn le 2ème. Les deux équipes sont à égalité à la mi-temps. Après la mi-temps, Hahn marque le but de la victoire. Dans le film, Matthias arrive au stade au début de la seconde mi-temps ; il semble effectivement que sa présence porte chance à l’attaquant… L’Allemagne s’impose face à la Hongrie 3 à 2 !

3.2. L’équipe : les « onze amis » et l’entraîneur Josef Herberger

L’équipe est composée de bon nombre de soldats ou d’anciens soldats. Les joueurs les plus connus sont bien évidemment Helmut Rahn surnommé « der Boss », Morlock, mais aussi le gardien Anton Turek surnommé « Toni » et le capitaine Friedrich Walter surnommé « Fritz ».
Joseph Herberger apparaît dans le film comme un entraîneur qui croit en son équipe et en ses chances de réussite. Adepte des principes militaires et meneur d’hommes, il est surnommé « der Chef » par ses joueurs. Herberger essaie d’inculquer aux joueurs des valeurs telles que le jeu collectif, le travail, la discipline, la confiance en soi et l’esprit d’équipe. Il répète sans cesse qu’ils doivent être onze amis (« Elf Freunde müsst ihr sein ! »)
Herberger est également un fin tacticien. Au premier tour, après une nette victoire contre la Turquie, l’entraîneur prend une option risquée : avec l’accord de sa fédération, il aligne une équipe composée surtout de remplaçants contre l’équipe hongroise, et ne fait pas jouer ses meilleurs joueurs. Il sait qu’il faut deux victoires lors du premier tour pour se qualifier, mais considèrant le match contre les Hongrois comme perdu d’avance, il préfère préserver ses titulaires pour le match de barrage décisif face aux Turcs. Effectivement, l’équipe allemande perd alors 3 contre 8 face aux Hongrois. Les spectateurs sont mécontents ; les supporters allemands s’estiment trahis et lui envoient des lettres d’insultes. Herberger se sert de ces lettres pour souder son équipe … La stratégie de l’entraîneur fonctionne puisque la Mannschaft, bien reposée, bat ensuite facilement la Turquie 7 à 2 lors du match de qualification pour les quarts de finale !

3.3. Adi Dassler
Le jour de la finale, la pluie tombe sur le stade de Wankdorf et les joueurs allemands en sont ravis. La Mannschaft espérait en effet jouer sur un terrain lourd. Le futur fondateur d'Adidas, Adi Dassler, alors le spécialiste chaussures de la Mannschaft, équipe les joueurs de chaussures pourvues de crampons vissés, donc interchangeables et adaptables.

IV. La période historique : l’Allemagne d’après-guerre

4.1. Informations générales
L'après-guerre est la période qui suit immédiatement la Seconde Guerre mondiale et qui dure jusqu'aux débuts de la guerre froide et la mort de Staline (1953). Durant cette période, l'organisation et l'économie de la nation allemande sont développées et la plupart des dégâts causés par la guerre sont réparés. Elle est fréquemment marquée par le manque de nourriture, de produits de tous types et des conditions de vie mauvaises. Une grande partie de l'Europe dont l'Allemagne n'était plus que ruines et décombres.
Les alliés ont instauré après la capitulation du troisième Reich (8 mai 1945) une politique de démocratisation, de démilitarisation, de dénazification. Selon le point de vue d'une grande partie de la population allemande, après la défaite, cette politique était toutefois une politique de vainqueurs, car d'une certaine manière, le peuple allemand se libérait de manière générale de la politique de l'Allemagne Nazie.
Lors de sa fondation (septembre 1949) la République fédérale d’Allemagne dispose de compétences limitées. Le statut d’occupation réserve aux trois occupants occidentaux (GB, France, USA) de nombreux pouvoirs. Ils peuvent intervenir dans les domaines de la politique extérieure, le désarmement et la démilitarisation, les réparations, le démantèlement et l’économie. Aucune loi ne peut entrer en vigueur sans l’autorisation des occupants.
Dès le début, le chancelier fédéral Adenauer s’efforce d’assouplir le statut d’occupation et tente d’élargir la marge d’action de la République fédérale. Le 22 novembre 1949 a lieu la première révision du statut d’occupation de l’Allemagne, c’est la convention de Petersberg (près de Bonn, alors capitale de la RFA). Cette convention (Petersberger Abkommen) met fin en grande partie aux démontages des industries, permet à la RFA de devenir membre de certaines organisations internationales et elle autorise les relations consulaires de la République fédérale avec d’autres États. Le statut d’occupation prend fin en 1955 suite aux accords de Paris.
Après les multiples expériences de guerre, l’idée d’une unification politique de l’Europe trouve un écho grandissant et des hommes politiques comme Winston Churchill, Robert Schuman, Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer défendent l’idée d’une collaboration plus étroite des peuples européens. Le Conseil de l'Europe est fondé par dix États (les pays du Benelux, la Grande-Bretagne, la France, le Danemark, l’Irlande, la Norvège, la Suède et l’Italie) le 5 mai 1949. Il est chargé de s’occuper de la protection des droits de l’homme et de la démocratie ainsi que des questions culturelles et de société. La RFA en est alors membre « associé ».
Le 9 mai 1950, le ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman, propose de placer la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une autorité commune, en créant une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe (plan Schuman). Cette proposition entraîne la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier qui est à l’origine de l’actuelle Union européenne. Le 18 avril 1951, l’Italie, la RFA, la France et les pays du Benelux décident la fondation de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). La République fédérale d’Allemagne y dispose des mêmes droits que les autres membres, ce qui symbolise un pas en avant vers la souveraineté allemande. Le 2 mai 1951, la République fédérale d’Allemagne devient aussi un membre à part entière du Conseil de l'Europe.
Six ans plus tard, le traité de Rome (25 mars 1957) définit la création d’une communauté économique européenne (CEE), permettant une intégration économique complète de la RFA.

4.2. Les aspects abordés dans le film 

- La situation économique de l’Allemagne après la Seconde guerre mondiale
Le film fonctionne sur le contraste entre le bassin de la Ruhr et la Suisse.
Le contraste est avant tout lié aux couleurs.
La ville minière de Essen est grise et noire ; ces tons foncés ainsi que la suie des cheminées apportent aux scènes un côté lugubre, glauque. Le temps semble s’être arrêté à Essen, l’espoir s’en est allé.
A Spiez les couleurs sont claires et vives, la Suisse est fleurie et luxuriante, le ciel est bleu, le soleil brille et les terrains de foot sont d’un vert lumineux. L’effet « carte postale » et idyllique de cet endroit fait rêver.

Le contraste est également lié aux infrastructures.
Le mobilier de la famille Lubanski est rudimentaire et se limite au strict nécessaire.
Celui de l’hôtel en Suisse est luxueux, symbole de richesse et d’opulence.

- L’évolution du rôle de la femme
La guerre et l’après-guerre ont fait évolué le rôle de la femme au sein de sa famille et son couple. L’idée de la femme au foyer reste communément répandue mais les femmes ont gagné en indépendance. Leur capacité de travail est très prisée par les usines dans lesquelles elles sont salariées. Leur salaire est pourtant souvent moins élevé que celui des hommes pour un travail égal. Ce n’est qu’en 1957 que la loi de l’égalité entre hommes et femmes est adoptée. Seulement dans les faits elle ne sera pas appliquée, de nombreuses discriminations persisteront. 
Dans le film, les femmes ne jouent apparemment pas des rôles importants ; pourtant, le réalisateur en fait des personnages de premier plan. La mère, Christa, est une femme active et indépendante, loin des standards de la société allemande de l’époque. Elle a réussi à survivre en ouvrant un débit de boissons. Elle s’est endurcie pour défier la guerre mais sans perdre son humanité. Elle comprend ce que ressent son mari et établit un pont entre ses fils et lui. Grâce à sa grandeur morale et à ses mots tout simples, elle réussit là où la génération des années 60 a malheureusement échoué : ne pas nier le passé nazi mais prendre un nouveau départ en étant conscient que dans une guerre, il n’y a que des perdants. La femme du journaliste Ackermann – Annette Ackermann – représente le côté glamour de la société allemande des années 50. Le jeu des couleurs mené par ses habits de couleurs vives lui donne une place significative dans le contexte symboliquement gris de l’époque. Elle représente une nouvelle Allemagne, pleine d’espoir, de renouveau, de dynamisme et où la femme est l’égale de l’homme.     
- Le retour, souvent difficile, des prisonniers de guerre
Comme ses contemporains, le père n’a pas de mots pour dire les horreurs de la guerre et de la captivité. Il a profondément honte de ce qui lui est arrivé. Il revit la guerre au quotidien (ex : dans la mine) sans que ceux qui l’entourent s’en rendent compte.
- L’impact de la victoire de l’Allemagne sur la conscience collective
La victoire de l’Allemagne contre la Hongrie est appelée « Das Wunder von Bern », le miracle de Berne, car elle apporte à l’Allemagne bien plus qu’un titre sportif ; elle est le symbole d’un tournant dans l’histoire de l’Allemagne.
Elle marque en effet le début de son redressement moral.  De nombreux Allemands vivent ce triomphe comme la renaissance d’une nation. Pour la première fois depuis longtemps, les Allemands accablés par le poids de la culpabilité se sont donnés le droit de relever la tête et se permettent d’être fiers d’être allemands. On parle du « Wir-sind-wieder-wer-Gefühl », le sentiment d’être à nouveau quelqu’un (titre que l’on pouvait lire à l’époque dans les journaux allemands). Le politologue Arthur Heinrich affirme que cette victoire de l’Allemagne marque « die wahre Geburtsstunde der Bundesrepublik ».
Cette victoire est donc une façon de tourner la page, de passer à autre chose… Le futur miracle économique est déjà en route !
(Cf. « Das Wirtschaftswunder », le miracle économique que connaît l’Allemagne dans les années 50 : il est entre autres le fruit du soutien économique qu’a constitué le « Plan Marshall », mais résulte aussi de la volonté des Allemands de reconstruire leur pays dévasté par la guerre…)


CONCLUSION 

La relation difficile entre le père et Matthias est au centre du film. Elle illustre les problèmes et les tensions entre une génération marquée par le nazisme et la génération née après-guerre honteuse de ce passé inadmissible. La finale de la coupe du monde à laquelle le père conduit Matthias symbolise la réconciliation souhaitée de l'Allemagne avec son histoire.

Commentez les citations qui apparaissent dans le générique de début :
« Jeder Mensch braucht einen Traum »
« Jedes Land braucht eine Legende »